Rapa Nui – Le vrai mystère de l’île de Pâques

Ce n’est pas un secret, je me gave depuis l’enfance de récits fantastiques.

L’île de Pâques, pour des raisons bien compréhensibles, est en bonne place dans les lieux qui attisent les imaginaires les plus débridés.

rapa stonehenge

Entre le peuplement de cette île loin de tout, la construction et le transport des géants de pierre, le secret perdu d’une écriture, la survie d’un peuple dans un environnement dégradé, il y a de quoi faire. Science fiction et ésotérisme s’y sont donnés à cœur joie.

Mu, le continent perdu

Il faut dire que la mythologie rapanui donne de l’eau au moulin de ceux qui croient aux mondes engloutis.

Cherchant à aider le roi Hotu Matu’a à trouver de nouvelles terres, l’esprit de Hau-Maka voyagea vers des contrées lointaines. En rêve, il arriva aux Mata ki te rangi (‘Les yeux qui regardent le ciel’), une île également connue sous le nom de Te pito o te henua (‘Le nombril de la Terre’) et que les Européens appelleraient île de Pâques.

Au réveil, Hau-Maka en parla au roi, qui commanda à sept hommes de quitter les côtes de Hiva, leur pays d’origine menacé par la montée des eaux, à la recherche de cette nouvelle île. Ils finirent par la trouver et Hotu Matu’a mena à son tour une expédition vers le large. Il arma deux bateaux, l’un pour lui-même et l’autre pour sa sœur, Avareipua. Il débarquèrent sur l’île à Anakena, qui deviendrait la résidence des rois, et se partagèrent le territoire en deux, avant de l’affecter aux douze tribus rapanui. 

hotu matua

Un continent perdu, des Yeux qui regardent le ciel, le Nombril du monde, rien qu’avec ces éléments on peut s’amuser à imaginer des savoirs occultes et des histoires merveilleuses. Mais ce serait compter sans…

Les moai de l’espace

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Bah oui. Evidemment. La meilleure explication à la présence de ces statues qui semblent sortir toutes seules de la terre pour aller se dresser, le dos à la mer, tout autour de l’île, c’est l’action des extra-terrestres (d’ailleurs, contrairement à ce que je vais prétendre par la suite, je reste convaincu que la vérité est là!).

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Je n’ai pas vraiment fait l’anthologie exhaustive des textes fantaisistes sur les statues de l’île de Pâques, mais j’ai trouvé le résumé d’une nouvelle de 1926 qui contient une bonne partie des clichés (Across Space, G. Olinick, publié dans Weird Tales, sep-nov. 1926).

Les moai ont été sculptés par, ou à l’image des Martiens, des créatures humanoïdes ressemblant à des chauves-souris. Ces derniers ont établi une colonie dans le Pacifique depuis des dizaines de milliers d’années, sur un continent qui a été englouti, puis se sont réfugiés dans une immense grotte (vous savez, celle qu’a laissé la Lune quand elle s’est détachée de la Terre…). Après des siècles de dissidence, la colonie martienne reprend contact avec la planète mère qui souffre de surpopulation. De leur station pascuane, les hommes-chauves-souris envoient un rayon rouge qui fait sortir Mars de son orbite et se diriger vers la Terre, anéantissant accessoirement toute la population de l’île (un rayon vert arrêtera sa course quand les deux atmosphères seront en contact et que les Martiens pourront circuler librement en avion d’une planète à l’autre!) . Bien sûr, ce plan diabolique sera déjoué par des héros américains, mais on a eu chaud!

Certes, Across Space est un pur produit des origines de la Science Fiction. Mais il y a une idée qui imprègne la vaste majorité des textes sur l’île de Pâques, quel que soit le genre ou le média, c’est que, quand même, ces gigantesques statues ne peuvent pas avoir été érigées par une population de sauvages! Sauvages qui ne peuvent quand même pas avoir traversé tous seuls l’immensité de l’océan pour s’installer sur cette île! On a dû les aider un peu, non ? Et quoi de plus rassurant pour l’image que l’Occidental se fait de lui même et de sa place dans le monde, quoi de plus logique en somme, que d’invoquer les forces surnaturelles ?

Francis Mazière, explorateur français de la première moitié du 20e siècle, n’est pas étranger à la diffusion ce genre de thèses. Je n’ai pas lu, mais j’ai eu en ma possession son ouvrage dans la collection consacrés aux mystères et à l’ésotérisme de Robert Laffont.

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Des yeux regardent les étoiles, des yeux aux orbites vides qui tournent le dos à la mer (et ne peuvent par conséquent pas être le fait d’une culture de pêcheurs).

Toujours dans le flot des recherches que j’ai faites pour alimenter ce blog, je suis tombé sur un ouvrage (qu’il me reste à lire entièrement) intitulé Inventing Easter Island (Beverly Haun, University of Toronto Press, 2008). La thèse qui y est développée est que tout le discours qui entoure l’île de Pâques, notamment avec ses « mystères », amenuise, voire efface complètement le rôle de sa population dans l’histoire. C’est à mon avis une bonne analyse.

inventing

Une visite de dix jours sur l’île de Pâques, c’est supérieur à la moyenne des séjours touristiques et, pour tout dire, c’est un peu long. Mais ça permet d’entrevoir autre chose que les histoires préconçues avec lesquelles on arrive sur place. On en revient avec bon nombre d’explications sur les « mystères », qui finissent par désenchanter l’expérience, en revanche, on se pose une série de nouvelles questions qui, même si elles se trouvent en dehors du « discours » classique, ne relèvent pas moins du mystère.

Rapa Nui

Pour moi, le vrai mystère de l’île de Pâques, ce n’est plus la question du peuplement ou des moai, mais la résilience d’un peuple et surtout d’une culture.

En 1877, la population totale des Rapa nui s’élevait à 110 individus.  Autant dire qu’avec de tels chiffres, on ne donnerait pas cher de la survivance de ces « sauvages ».

rapa nui gravure

Aujourd’hui, la population de l’île est d’environ 6000 habitants dont la moitié d’origine rapanui. Evidemment, la croissance de cette population autochtone doit beaucoup au métissage. C’est d’ailleurs, d’après notre logeur-guide, un trait de la culture pascuane que de n’autoriser les unions qu’avec des personnes extérieures; l’idée étant: « Tu vas chercher ailleurs pour te reproduire, et après seulement, tu pourras t’abandonner à tes amours locales »!

Sensibilisé à la survivance d’une autre langue insulaire (moins lointaine), je ne peux que m’étonner du fait que l’idiome rapa nui soit si présent dans les rues de Hanga Roa.

On décrit à juste titre l’île de Pâques comme un grand musée à ciel ouvert, mais dans ce musée vivent des gens réels qui témoignent d’un paradoxe au moins aussi intéressant que les « mystères » des moai: la langue et la culture d’un peuple en voie d’extinction peut redevenir florissante, dans un contexte de métissage à grande échelle, et dans une économie entièrement basée sur le tourisme.

Les questions que je me pose depuis cette découverte, sont nombreuses:

Où se trouve l’authenticité ?

Est-ce que l’île de Pâques est devenue un grand Disneyland où on parle un langage aussi artificiellement construit que l’elfique ou le Klingon ?

Face à l’alternative que représente l’extinction, a-t-on fait fi de l’authenticité traditionnelle ?

Et n’est-ce pas un formidable réflexe de survie?

Qui sont les hommes ou quelles sont les institutions qui ont sauvé la culture pascuane ?

On va encore me ressortir les Martiens ?

 

 

Et pour en savoir plus:

On est en plein dans ce type de discours avec la narration de l’introduction de ce documentaire autrement intéressant sur le peuplement de l’île :

 

Hymne de l’île de Pâques: ¿I hē a Hotu Matu’a e hura nei?

C’est un mélange des deux thématiques de cet article: l’hymne (non officiel) de Rapa Nui, raconte dans cette langue « miraculée », la légende du peuplement « mystérieux ».

¿I hē a Hotu Matu’a e hura nei? est un chant qui est devenu une sorte d’hymne national Rapa Nui. Il est souvent chanté après l’hymne chilien, devant les drapeaux chiliens et rapanui. Il retrace l’arrivée des sept explorateurs de de Hotu Matu’a à Rapa Nui et la mort du roi Hotu Matu’a.

Repris et traduit d’après la retranscription anglaise de Marcus Edensky.

Paroles Traduction Description
¡E ‘Ira e Rapareŋa ē! Ô ‘Ira et Rapareŋa! ‘Ira and Rapareŋa sont deux des sept explorateurs envoyés en éclaireurs vers Rapa Nui.
Ka kimi te ma’ara o te ‘ariki Allez chercher la demeure du roi Haumaka dit à ‘Ira, Rapareŋa, ‘U’ura ‘a Huatava, Riŋi-Riŋi ‘a Huatava, Nonoma ‘a Huatava, Ku’u-Ku’u ‘a Huatava et Mako’i Riŋi-Riŋi ‘a Huatava (les sept explorateurs) de chercher une nouvelle demeure pour le roi Hotu Matu’a et son peuple.
« Ko ŋā kope tu-tu’u vai ‘a Te Ta’aŋa « Enfants surgis des eaux de Te Ta’aŋa, Dans le rêve de Haumaka, quand son esprit voit les îlots Motu Nui, Motu ‘Iti et Motu Kao-Kao, ils lui rappellent les trois enfants de son fils Te Ta’aŋa. Il donne aux îlots le nom d’ Enfants surgis des eaux de Te Ta’aŋa, fils d’Haumaka de Hiva. Cette partie du chant signifie que les sept explorateurs ont atteint les trois îlots et Rapa Nui.
a Haumaka o Hiva » [fils] de Haumaka de Hiva »
¿I hē a Hotu Matu’a e hura nei? Où vit Hotu Matu’a? Hotu Matu’a et son peuple se sont installés sur leur nouvelle terre, trouvée par Haumaka. Te Pito o te Henua est un autre nom de Rapa Nui signifiant Le Nombril du Monde.
I Te Pito o te Henua e hura nei Il vit dans le Nombril du Monde
I Te Pito o te Henua e hura nei
a Haumaka o Hiva [fils] de Haumaka de Hiva
¡E Kuihi e Kuaha vārua ē! Ô, esprits Kuihi et Kuaha! Alors qu’il se meurt, le roi Hotu Matu’a envoie une prière en direction de son pays d’origine, Hiva. Il demande aux esprits Kuihi and Kuaha de lui répondre par la voix d’un coq.
Ka haka o’oa ‘iti-‘iti mai koe Chantez quelque chose pour moi
i te re’o o te moa o Ariana par la voix du coq d’ Ariana
O’oa take heu-heu Chante « take heu-heu D’après la légende, le roi meurt juste après que le coq d’Ariana lui ait répondu take heu-heu. Le sens de ces mot a aujourd’hui disparu. C’est sans doute pourquoi, de nos jours, les gens terminent plutôt ce chant par O’oa e te ‘ariki ē. Ces nouvelles paroles signifient Chante « Ô roi » Le coq chante « Ô roi! » parce que le roi vient de mourir.

Source: EasterIslandTraveling

Plus de ressources :

L’île de Pâques dans la SF

Histoire de Rapa Nui

Version plus complète de la légende de Hotu Matu’a (en anglais)

 

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