Sur la route (3c) – Les histoires qu’on apprend [Uluru]

Uluru est l’équivalent aborigène de l’Iliade et de l’Odyssée. Chaque recoin de ce monument naturel a son histoire. Chaque conteur de cette histoire a sa version. Et l’Européen désespéré que je suis est particulièrement frustré de ne pas trouver le livre de cette épopée. Le livre ! Bah bien sûr… Comment trouver le livre d’une tradition orale dont une grande partie est secrète et sacrée ? Pourquoi pas le film, pendant que j’y suis ? Ci-dessous, je retranscris donc ma version de ce que j’ai lu sur l’épopée d’Uluru, une réécriture rapide qui fait la synthèse de deux textes courts et pas forcément cohérents l’un par rapport à l’autre : Aborigine Dreaming de James Cowan et Histoires d’Uluru, un fascicule collectif en vente sur le site. Les histoires sont censées être la propriété du peuple Anangu d’Uluru, je m’excuse par avance auprès des spécialistes pour tous les contresens ou tous les raccourcis douteux que j’ai pu commettre.

Nous sommes dans le Temps des rêves aborigènes, et Uluru n’a pas encore la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. C’est un point d’eau dans une vaste plaine où vivent des femmes-lézard.

De part et d’autre d’Uluru, dans des régions qui deviendront par la  suite le côté ensoleillé et le côté ombragé du grand rocher – mais qui d’une certaine manière en portent déjà les caractéristiques – vivent deux groupes d’Ancêtres. Les Mala, ou peuple Wallabi-lièvre, et les Kunia, ou peuple Python, évoluent dans une certaine harmonie, chacun étant satisfait de vivre de son côté du point d’eau. Beaucoup plus loin vers l’ouest, dans une chaîne de montagne qu’on appellera plus tard Petermann’s Range, vit un autre peuple d’Ancêtres, les Windulka, le peuple Graine de mulga (une sorte d’acacia).

Mala
Mala *
Mala abstrait
Mala (dreaming) *

Le peuple Mala était passé maître dans l’art d’organiser de grandes cérémonies d’initiation pour ses jeunes. Ils utilisaient notamment les services de l’aiglon Kedrun, dont les plumes servaient à orner leur  corps  de peintures sacrées.

Un jour qu’ils préparaient une de leurs cérémonies d’initiation, ils avaient déjà dressé le grand mât cérémoniel au-dessus d’Uluru, les Mala reçurent la visite d’émissaires du peuple Graine de mulga.

– Notre peuple organise une cérémonie pour initier nos jeunes, dirent-ils. Nous serions heureux que vous y participiez. Et nous serions également honorés que vous apportiez avec vous l’aiglon Kedrun, dont les plumes nous aideraient à peindre le corps des initiés.

Les Mala n’appréciaient guère d’être dérangés ainsi pendant leurs propres préparatifs.

– Nous sommes nous même en train de commencer l’initiation, répondirent-ils. Voyez le grand mât que nous venons de dresser. Et nous avons besoin de Kedrun pour nos propres peintures. Nous sommes désolés mais nous ne pouvons pas honorer cette invitation.

Vexés, les émissaires du peuple Graine de mulga continuèrent leur chemin et invitèrent à son tour le peuple Kunia à participer à la cérémonie d’initiation.

– Avec plaisir, répondirent les Kunia. Nous arriverons sous peu.

Les émissaires retournèrent vers l’ouest avec la nouvelle de la venue des Kunia et celle du refus des Mala. Les anciens Graine de mulga furent très vexés par le refus des Wallabi-lièvres, mais ils attendirent les hommes Python qui, décidément, mettaient bien longtemps à arriver.

Mulga dreaming
Mulga (dreaming) *
Graines de Mulga
Graines de Mulga *

Ces derniers s’étaient mis en route peu de temps après le départ des émissaires. Au premier soir, ils avaient établi leur campement près de la source Mutitjilda, non loin de celui des femmes Lézard à la langue bleue. Ces femmes étaient apparemment de grandes séductrices. En tout cas tous les membres de la tribu Kunia qui étaient en route vers l’ouest tombèrent amoureux d’une femme Lézard et décidèrent de rester auprès d’elle plutôt que d’assister à l’initiation des Graines de mulga.

Lézard (photo chopée sur le web)
Lézard *

Les anciens Graine de mulga se demandaient ce qui pouvait bien se passer. Ils dépêchèrent l’oiseau-cloche pour qu’il  aille voir ce qui retenait les hommes Python. L’oiseau-cloche les trouva à leur campement et leur rappela qu’ils étaient attendus.

– Oh, nous sommes vraiment navrés, répondirent-ils, mais nous venons juste de nous marier à ces sublimes femmes Lézard et nous ne pouvons plus assister à votre cérémonie d’initiation.

L’oiseau-cloche rapporta la nouvelle aux anciens du peuple Graine de mulga qui entrèrent dans une colère noire.

– Puisque c’est ainsi, nous allons punir sévèrement ces deux tribus qui nous manquent du respect le plus élémentaire.

Les sorciers Windulka rassemblèrent des branches de mulga fourchues qu’ils lièrent à l’aide des cheveux de leurs femmes pour former un squelette de dingo. D’un côté, ils placèrent des dents de wallaby, de l’autre, une queue de bandicoot. Toute la journée, ils chantèrent pour invoquer un esprit du mal. Au couchant, ils laissèrent l’effigie du chien-démon pour qu’il puisse continuer de se former dans les ténèbres. Au matin, l’esprit maléfique Kulpanya avait prit sa forme définitive : un dingo aux longues dents et aux grands pieds, dépourvu de fourrure et aussi féroce que le plus féroce des crocodiles. Il partit aussitôt vers Uluru pour détruire le peuple Mala.

Dingo  (image chopée sur le web)
Dingo *

Quand il arriva, il trouva d’abord les femmes et les enfants du peuple Wallaby-lièvre. Les hommes étaient encore à la cérémonie d’initiation.

Ce fut Lunpa, la femme Martin-pêcheur qui donna l’alerte :

– Quelque chose de maléfique nous observe, là-bas, près de la dune !

Les femmes et les enfants s’enfuient en direction du lieu cérémoniel où les hommes furent bien incapables de les défendre contre un chien-démon aussi puissant. Il y eut de nombreux morts. Kulpanya chassa les survivants bien loin vers le sud et le peuple Mala ne revint jamais vers Uluru.

Pour se venger du peuple Kunia, les ancêtres Graine de mulga s’entendirent avec la tribu des Liru, les hommes Serpent venimeux de Kata Tjuta.

Bulari Minma, une femme du peuple Python s’était refugiée dans une caverne pour pondre ses œufs. C’était la tante de Kuka Kuka, un des hommes invités par les Windulka, mais qui avait préféré se marier avec une femme Lézard, et qui menait maintenant les troupes Python dans la bataille contre les Serpents venimeux.

Alors qu’elle était en train de déposer ses œufs sur le sol, Bulari Minma vit son neveu se diriger vers la caverne, poursuivi par les chasseurs Liru, et transpercé de lances. Il mourut devant ses yeux. Elle ignorait tout des circonstances de cette attaque. Tout ce qu’elle savait c’est que son neveu avait été tué et elle voulait retrouver les coupables.

Le chef de guerre des Serpents venimeux, s’appelait Kulikitjeri. La femme Python l’interpella au sujet de son neveu, mais le jeune homme refusa de lui répondre et se mit à rire. Furieuse, Bulari Minma commença à lui jeter de sable à la figure, mais elle le lança trop fort et, au lieu d’atteindre son ennemi, le sable atterrit de l’autre côté de la vallée. Kulikitjeri riait de plus belle.

La femme Python saisit alors un bâton, cracha dessus une substance magique qui la rendit invincible et se lança dans la bataille. Kulikitjeri était incapable de parer ses coups. Elle le frappa au visage et lui arracha le nez. Il saigna abondamment. Elle le frappa de nouveau et il mourut. Le bâton laissa une profonde entaille dans la roche.

Enfin vengée, Bulari Minma emporta le corps de Kuka Kuka dans la vallée, près du point d’eau et ils furent tous les deux changés en serpent arc-en-ciel. La mort  de Kulikitjeri redonna espoir aux Kunia qui se rassemblèrent pour contre-attaquer.

Liru *
Liru *

La bataille finale eut lieu lorsqu’un des hommes de Liru, décida de s’attaquer aux femmes lézard. Après tout, c’était de leur faute si toute cette histoire avait commencé. Il prit une torche et brûla entièrement leur campement.

Après la mort de leur chef et de leurs femmes, les Kunia ressentirent un tel chagrin qu’ils formèrent un grand cercle et chantèrent leurs lamentations jusqu’à ce que la mort les emporte tous.

Le suicide collectif des Kunia, l’invasion des Liru, l’attaque des Mala par le dingo démoniaque et leur exil vers des contrées lointaines révoltèrent  la terre elle-même. Elle s’éleva à l’endroit où les femmes Lézard à la langue bleue avaient établi leur camp et devint le monument rocheux que nous connaissons aujourd’hui. Le souvenir du sort des Mala et des Kunia est marqué à jamais sur ses flancs.

Carte des événements *
Carte des événements *

Mon idée première était de retrouver l’endroit exact correspondant aux traces évoquées par le mythe, mais c’est un peu mission impossible. Je vous invite donc à regarder les photos et à imaginer vous-mêmes les traces de coups, les coulées de sang, les cavernes, les métamorphoses, les œufs, les lances, les mâts cérémoniels…

Bon rêve !

0 commentaire sur “Sur la route (3c) – Les histoires qu’on apprend [Uluru]

  1. Oh la la je me suis paumée en route! jamais lu quelque chose d’aussi complexe et sophistiqué…cela dépasse même « le dernier soupire du Maure » du Rushdi (poste n°1 dans mon tout personnel classement des bouquins difficiles à lire)du coup ce sont les colons anglais et européens les barbares de l’Histoire et je dois dire que ce renversement culturel me plait beaucoup…Bravo Stef pour avoir été capable d’écrire ce mythe, photos sublimes…buon viaggio ragazzi

  2. Photos splendides, Stef, on rêve! Merci. Le serpent, c’est une merveille. Nous avons de la chance de découvrir cela par procuration! Ici dans le brouillard et le froid de la rive gauche de Rouen… Nous allons reprendre tranquillement tes explications, car en effet, c’est complexe. Bonne journée! Pour nous, la nuit tombe…
    Isabelle et Daniel

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *