Sur la route (3b) – Les histoires qu’on apprend [Le temps du rêve]

Le temps du rêve n’a qu’un rapport très lointain avec les rêves, c’est la première chose qu’on apprend en creusant un peu dans la littérature qui lui est consacrée. Naïvement, je voyais à cause de ce mot une culture aborigène qui donnait au moins autant d’importance au temps de sommeil qu’au temps de veille et je trouvais ça plutôt sympa. Sauf que ça n’a rien à voir et c’est un peu plus complexe.

Le temps du rêve est, dans sa plus simple expression, le temps de la création du monde, celui où les esprits ont façonné la terre et ses créatures, et où toutes leurs actions ont laissé des traces dans le paysage. L’exemple type est celui du serpent arc-en-ciel qui serait arrivé de la mer et dont le passage sur le territoire aurait créé des rivières et des points d’eau. Les restes d’animisme qui demeurent en nous font que nous n’éprouvons aucune difficulté à comprendre ce concept.

Le serpent arc-en-ciel
Le serpent arc-en-ciel et les points d’eau (*)

Là où ça se complique un peu, c’est que ce temps de la cosmogonie n’est pas considéré comme lointain et révolu, mais comme présent et éternel. Et comme tel, il reste accessible. 

Ainsi, les rivières créées par le serpent ne sont pas considérées comme des traces de son passage ancien, mais à la fois comme l’acte et comme son résultat… Le serpent est encore en train de créer la rivière ou, si on change de point de vue, la rivière atteste de la présence du serpent. Vous suivez toujours ? Parce que ce n’est pas tout.

Les héros célestes ou esprits qui ont créé la Terre et ses créatures dans un passé toujours sensible, s’incarnent dans les hommes, ce qui a pour conséquence de lier directement les vivants au rêve. Les hommes sont issus du rêve et retournent au rêve.

On dit (1) que les esprits choisissent une femme qui leur semble digne des les porter au monde, qu’ils s’introduisent en elle sous la forme d’un termite et attendent, pour commencer à se développer, un acte sexuel qui ne sera que le signal de départ de leur développement. Ainsi, le nouveau né est directement issu du rêve ou du monde des esprits. On notera au passage que la notion de filiation prend du même coup un sens bien différent. L’esprit qui habite les hommes est leur totem, qui leur est révélé lors du rituel de passage à l’âge adulte.

Art aborigène contemporain (Jimmy Namarnyilk)
Art aborigène contemporain (Jimmy Namarnyilk) (*)

Ce qui amène à une distinction subtile entre le Dreamtime, ou temps du rêve, qui est l’espace-temps de la création (et ses échos), et le Dreaming, ou rêve, qui correspond à l’ensemble de ce qui constitue la spiritualité de l’individu, mais aussi de sa vie sociale, de son totem, des obligations et tabous qui y sont associées et, si j’ai bien compris, toutes les pratiques rituelles qui vont avec.

Parce que, comme tout système religieux qui se respecte, le rêve et les esprits qui le composent sont également à l’origine des lois cosmiques et humaines.

Ce qui schématiquement donne ça: (!)

Schéma du Dreamtime
Schéma du Dreamtime (*)

Evidemment, ce n’est pas en deux semaines sur la route avec deux bouquins sur la question, sans jamais avoir même discuté avec un seul aborigène, que je peux prétendre me poser en expert. Encore une fois, c’est ce que j’en ai compris et comment ça a modifié mon expérience que je tente de relater ici.

Notre petite maison dans le désert
La machine à traverser le temps du rêve…

Ce qui nous rapproche le plus de la pensée mystique aborigène, c’est paradoxalement cette longue route, dans un camper van, à travers un paysage qui nous paraît uniforme au point que chaque escarpement, chaque colline, chaque rocher, ou la moindre termitière nous semble digne d’être pris en photo.

Il reste en nous un fond de pensée animiste, qui n’a pas besoin de grand chose pour se réveiller. Je ne vais pas entrer dans de grandes considérations philosophiques ou ethnologiques, je vais juste citer Scott McCloud et ses analyses sur la bande dessinés (2):

Des courbes fermées dessinées aléatoirement se transforment aussitôt en visages pour peu qu’on y ajoute un élément qui ressemble symboliquement à un oeil.

McCoud 1

McCloud2

Nous nous voyons dans tout. Nous prêtons des identités et des émotions à ce qui n’en a pas. Et nous refaisons le monde à notre image.

Ou encore :

Termitière
Madame Termitière (*)

Et donc:

Autour d'Uluru 4
Oh, un dragon qui broute un arbre!

Nous sommes sur une terre immense, historiquement partagée par un petit million d’individus qui n’ont pas eu besoin de la révolution agricole pour survivre dans un milieu généralement assez hostile. En conséquence, ils n’ont pas modifié les paysages naturels. Les étendues sont vastes et les écosystèmes ne varient que peu à des centaines de kilomètres à la ronde. Sans être d’ici ni connaître cette terre depuis des générations, juste en traversant le territoire, on peut aisément comprendre les notions d’éternité et de permanence liées à la culture autochtone.

Une grande partie des mythes et des histoires (contes, leçons, peintures, danses, et chants) ont apparemment un contenu géographique, voire cartographique. On dit que les motifs de certains boucliers sont une indication précise du le lieu d’origine de l’homme qui le porte, les lignes indiquant par exemple tel ou tel quel coude de la rivière.

Boucliers aborigènes
Les codes postaux aborigènes (*)

L’espace et le temps n’ont pas attendu Einstein pour s’allier en un continuum dans l’esprit humain. Pour un peuple nomade, la distance peut s’exprimer en jours de marche, par exemple. De là, on peut arriver facilement à comprendre qu’une exception dans l’espace, disons, ça:

Ulruru et l'arc en ciel
Exception

…puisse correspondre à une exception dans le temps. Un événement.

Le contact avec l’exception spatiale, disons ça:

Uluru de près
Contact

…peut très bien être ressenti comme un contact avec l’exception temporelle. Une participation à l’événement, disons ça:

Evénement
Evénement (*)

Ou plus humblement, ça:

Uluru mythique
Mythe (*)

A cette cartographie de l’univers intérieur et extérieur, transmise par la mémoire collective pendant 40 000 ans sans recours à l’écriture, s’ajoutent bien sûr des considérations liées au fait d’être un peuple autochtone colonisé par la civilisation occidentale. On lit sur un site consacré à la culture aborigène (3):

Ils disent que nous sommes là depuis 40 000 ans mais cela fait bien plus longtemps.

Nous sommes là depuis le commencement des temps. Nous sommes directement issus du Temps des rêves de nos ancêtres créateurs.

Nous avons gardé la terre telle qu’elle était au premier jour. Notre culture est centrée sur l’enregistrement des origines de la vie.

Les forces et les pouvoirs qui ont créé la terre, nous les appelons nos ancêtres créateurs.

Notre superbe monde a été créé selon le pouvoir, la sagesse et les intentions de nos ancêtres.

La manifestation actuelle du Dreamtime contient évidemment des éléments de résistance à l’envahisseur et à la culture « moderne ». C’est inévitable.

De la même manière, quelques 200 ans à côtoyer les occidentaux ont nécessairement laissé des traces dans l’imaginaire collectif.

Dans le livre Aborigine Dreaming qui constitue une des mes sources principales, James Cowan raconte la légende d’une montée des eaux à l’issue de laquelle le héros envoie des oiseaux en reconnaissance pour trouver les terres émergées.

Coïncidence ?
Coïncidence ? (*)

L’auteur y voit une sorte d’universalité du mythe, quelque chose de commun à toute l’humanité… Mouais. S’il est très probable que la mémoire collective d’un peuple qui a connu la fin de la dernière ère glaciaire ait en effet enregistré et transmis l’événement sous forme mythique, il est en revanche tout aussi probable que les similitudes de cette histoire avec l’épisode biblique du déluge aient été intégrées suite à la rencontre de quelques missionnaires…

En même temps, c’est vrai que quand on s’intéresse aux mythes, quels qu’ils soient, on touche du doigt les fondamentaux de l’humanité.

Il y a un lieu ou le passé, le présent et le futur de l’humain se mélangent, un lieu qui est lié à toutes sortes de cartographies et qui est accessible à chacun:

bb
Le cerveau (*)

Le Dreaming est parfois défini comme la somme de l’expérience spirituelle et sociale de l’individu, le lieu des règles et des tabous et le centre de son identité…

Alors j’arrête d’enfoncer des portes ouvertes et je passe, dès le prochain épisode, aux légendes qui concernent directement l’étape principale de ce road-trip: Uluru.

(1) Aborigine Dreaming, James Cowan

(2) Understanding Comics, Scott McCloud

(3) http://aboriginalart.com.au/culture/dreamtime.html

(*) images chopées sur le web

0 commentaire sur “Sur la route (3b) – Les histoires qu’on apprend [Le temps du rêve]

  1. Les couleurs du Serpent et du point d’eau … c’est magnifique, coloré comme un tableau du peintre Malu… Bon, nous avons de quoi cogiter pour la journée. Merci pour cet article!

    1. C’est un bonheur de vous lire, merci de transmettre ce que vous apprenez de votre route.. Je viens de commencer un bouquin qui pourrait vous intéresser, ça s’appelle « Message des hommes vrais au monde mutant » de Marlo Morgan. C’est une journaliste américaine qui s’est retrouvée embrigadée dans une tribu aborigène dans le Désert sans qu’elle s’y attende et y suit une initiation, elle nous fait partager tout ce qu’elle y apprend, et bien plus. Je ne veux pas m’avancer car je n’en suis qu’au début mais on me l’avait vivement conseillé, il est écrit avec sincérité et force.. You will love it !! 😉

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