Sur la route (2b) – les histoires qu’on se raconte [Capricorn Highway]

Plongé dans un imaginaire lynchien, je continue à regarder défiler la route. Je suis de plus en plus conscient que mon expérience de ce territoire se limite à une ligne dans un plan beaucoup, beaucoup plus vaste. En même temps, cette ligne est le principal axe est-ouest de la région et suit la la voie de chemin de fer, je ne suis donc certainement pas le seul pour qui elle marque les limites de la réalité. Il m’est déjà difficile d’imaginer la vie des riverains de cette route, alors concevoir celle des habitants de l’étendue de part et d’autre…

Elle gère seule le Westwood Hotel

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Westwood, notre première pause café, n’est qu’à 50km à l’ouest de Rockhampton, au milieu de terres d’élevage qui n’ont absolument rien à voir avec les prés normands. Toujours un peu faussé par des références américaines, on imagine le Texas (d’ailleurs, nous apprendrons plus tard que le Queensland est surnommé Texas par les Australiens, comme quoi…). L’hôtel fait également office d’épicerie sommaire et de bureau de poste, c’est un de ces nombreux endroits que nous allons croiser qui centralisent le ravitaillement, l’information et la vie sociale des environs. Nous y arrivons un peu avant 10h du matin et il n’est pas très vivant. La partie bar (et toilettes) n’est pas encore ouverte, nous entrons par la partie boutique pour commander notre café. La patronne est un personnage à part entière. Ni franchement aimable, ni vraiment désagréable, elle ressemble aux textes qu’elle affiche un peu partout dans son établissement, notamment celui qui dit « Nous vous demandons un peu de patience, surtout à partir de 10h, parce que nous gérons des deux parties de l’établissement et nous ne sommes que moi toute seule ». Dans le frigo, les sandwiches maison, portent tous la mention manuscrite de ce qu’ils contiennent et un smiley. Un peu plus tard, une jeune fille enceinte vient la rejoindre. Il n’en faut pas plus pour que je lui invente une histoire. Le pitch: On ne s’installe pas toute seule pour gérer le Westwood Hotel. Un jeune couple, la disparition du mari, la femme qui continue tant bien que mal à faire tourner l’affaire, et qui est au centre de la vie des éleveurs du coin… Il y a du Bagdad Café dans cette histoire, comme dans celle de tous les autres relais où nous allons passer. En approfondissant mes recherches, aujourd’hui, je suis tombé sur la page Facebook de l’hôtel. On y voit quelques événements festifs, des annonces, et d’autres images qui confirment le personnage (qui n’apparaît pas sur les photos, mais qui doit s’appeler Nicole).

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https://www.facebook.com/pages/Westwood-Hotel-QLD/143438375675100

En partant, je regrette de ne pas avoir osé lui demander de poser à son bar pour prendre une photo. C’est une des figures et un des endroits qui pourraient faire de superbes portraits… si j’étais photographe. Du coup, je prends le décor…

Un zeste de Twin Peaks dans ce relais - Westwood
Un zeste de Twin Peaks dans ce relais – Westwood

Saison sèche / Saison humide

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Le Capricorn Highway, comme son nom l’indique, suit le tropique du Capricorne. Ce n’est absolument pas visible dans notre expérience, mais c’est un endroit qui est fortement sujet aux inondations à la saison des pluies. Pour nous, c’est presque inimaginable vu l’aridité de ce que nous traversons: les creeks, ces ruisseaux qui forment un réseau complexe et doivent irriguer toute la plaine, sont tous à sec, la végétation existe mais elle est sèche et nous avons pitié du pauvre bétail qui doit s’en contenter sous un soleil de plomb. La seule trace que nous voyons de ces dégâts réguliers, c’est le nombre impressionnant de chantiers de réparation de la route. Chantier où, soit dit en passant, nous remarquons que beaucoup de femmes travaillent.

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En fait, quasiment tout le territoire du Queensland est sujet à ces fortes inondations, les dernières, 2010, 2011, 2012 et 2013 ont été catastrophiques (y aurait-il des bouleversements climatiques?). Un vaste plan de reconstruction routière est en place, avec un budget de 7 milliards de dollars.

Je n’ai pas vraiment d’histoires sur cet aspect du voyage, mais deux éléments curieux. Par endroits, la route longe une axe goudronné plus ancien. On n’a pas refait la voie, on a carrément construit une nouvelle route, probablement surélevée, juste à côté. Je ne sais pas de combien de temps ça date mais ça a l’air assez récent et ce qui est impressionnant, c’est la vitesse à laquelle la nature reprend ses droits et efface le passage des humains. On est dans le domaine du décor de film post-apocalyptique (au pays de Mad Max, même temps…). L’autre est une anecdote qui nous a été racontée par un couple de PVTistes, un peu plus tard dans le voyage. Coincés par les inondations sur le même axe que nous mais à une autre saison, il ont fini par pouvoir passer à la réouverture de la route. Tout à coup, ils entendent un grand plouf sur le côté: une vache avait réussi à nager jusqu’à la partie émergée de la chaussée. Apparemment, le reste du paysage ressemblait à quelque chose comme ça:

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Nous passons les 1000km quelque part dans cette zone-là. Pour nous, la pluie, c’est 15 gouttes qui tombent sur le pare-brise.

Alpha, une vision de l’histoire

Curieusement, c’est Alpha que je retiens le mieux de toutes les petites villes que nous avons traversées. Bon « curieusement » je ne sais pas puisque 1° le nom n’est pas dur à retenir (la localité voisine s’appelle Beta, véridique!), 2° c’est un nom familier pour les geeks (cf. ci-dessous), 3° nous y sommes accueillis par un couple d’émeus, 4° l’odeur de l’acacia y est tellement présente qu’elle reste ancrée dans ma mémoire, et 5° la ville nous offre toute son histoire sur 6 feuilles A4 affichées sur le panneau d’informations touristiques. Ici, pas besoin de David Lynch, ni de filtre américain, nous avons toute la chronologie. Ca peut paraître fastidieux, mais je trouve que ce que les Alphans (?) ont choisi de partager de leur histoire est assez significatif pour être reproduit ici (cliquez pour agrandir).

chronologie alpha

OK, en résumé pour ceux qui n’ont pas l’âme historienne: une succession de créations d’institutions, d’évolutions du système de communication, un nombre impressionnant de différents organismes religieux pour une ville de 400 habitants (probablement plus à l’époque où elle était le terminus du train…), et une série non moins impressionnante de catastrophes. Oh, et l’histoire s’arrête en 1995.

A Alpha, nous nous arrêtons juste prendre un café dans une Bakery, soit une boulangerie qui fait toujours un peu restaurant sur les routes du Queensland. Là aussi il y a un ensemble « jeune fille sympathique-vieux monsieur incompréhensible ». Dans la chaleur et baignés du parfum de l’acacia, nous trouvons ce qui est maintenant pour moi le résumé parfait de la ville: les toilettes publiques.

Les toilettes publiques d'Alpha
Les toilettes publiques d’Alpha

On y a tout : la ville est une étape sur le Capricorn Highway (café, pipi), le bâtiment qui abrite les commodités est couvert d’une des 27 fresques historiques de la ville (l’histoire), et sur la porte des toilettes, il y a un graffiti qui donne une idée de la vie des riverains:

Le débat, dans les toilettes publiques d'Alpha
Le débat, dans les toilettes publiques d’Alpha

Réducteur ? Sans doute, mais encore une fois, je suis sur une ligne toute fine qui traverse une surface très vaste.

A suive: Le cimetière des kangourous (Une histoire qui peut choquer les plus sensibles. Je suis sérieux)

En savoir plus sur Alpha:

http://www.outbacknow.com.au/index.php/towns/detail/queensland/capricorn_burnett/alpha

Les geekeries du voyage:

Je suis là:

alpha

Je vois ça:

moonbase-alpha

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